Condamnés à être libres. Spectacle de Hubert Barbier

Un vagabondage artistique sur le thème de la Liberté.
Textes et chansons.

Auteur du spectacle et metteur en scène Hubert Barbier.

Comédiennes, comédiens et artistes :
Mireille Roux, Marie Chapuis, Marie-Geneviève Noguer, Eric Quesnot, Vito La Rocca, Brigitte Muzelier, Didier Sonnier, Nathalie Tanghe, Bénédicte Marchand, Mathilde Amalbert, Anna Sennac, Bernard Faure.

Production Rouge banane Théâtre.
Durée 75 mn
Tout public
Spectacle multiformes créé pour la journée « Vagabondage artistique » au Château de Saint-Geoire-en-Valdaine (Isère) le 20 septembre 2026.

Agenda

Prochaine représentation : Vendredi 20 novembre 2026 à 20h00, à La Vence Scène de St Egrève. Isère.

Réservation en ligne : https://www.billetweb.fr/condamnes-a-etre-libres

Images

Note d’intention pour la mise en scène

Pour l’espèce humaine, la question de la liberté est vertigineuse.
La multiplicité des approches et des regards sur ce questionnement est sans fin. Et il semble qu’il n’y ait jamais de réponse satisfaisante et définitive aux interrogations que cela suscite.
Le travail d’écriture et d’agencement des divers textes et chansons qui constituent le spectacle s’est construit autour de quelques idées forces.

Il s’agit tout d’abord d’éviter l’écueil d’un positionnement en « donneur de leçons ». L’aspiration à la liberté se fait, la plupart du temps, au nom de principes, d’idées, de revendications, de toutes sortes. Cela peut couvrir un champ très vaste, qu’il soit social, politique, religieux, philosophique, anthropologique, métaphysique…
Aborder ce sujet d’un point de vue plus général demande donc d’élargir le panorama afin d’avoir, dans la mesure du possible, une vision d’ensemble. Si l’on prend une certaine hauteur, la réflexion sur la liberté de l’être humain se rapporte à la question du conditionnement. Et l’on sait que les conditionnements humains s’élaborent à partir d’un arrière-plan constitué de notre mémoire collective, de notre inconscient collectif.

Notre mémoire collective est tapissée de références qui structurent nos modes de pensée, notre représentation du monde.
C’est ainsi que le sentiment de liberté est, quelque part, toujours illusoire, car dépendant de conditionnements qui nous habitent, nous gouvernent, et souvent, ne sont pas conscients.
C’est ainsi qu’apparaît la notion d’égrégore, qui, par définition, désigne une conscience collective engendrée par la convergence des pensées, des émotions, des énergies et des désirs de plusieurs individus unis autour d’un même objectif, d’une même croyance ou d’un même idéal.

Le squelette du spectacle s’est construit à partir d’une succession d’égrégores qui naissent, se développent et disparaissent au fil des évolutions de chacun. La naissance et la disparition de ces égrégores sont figurées et initiées par 2 personnages, qui l’un incarne l’autorité autour de laquelle se cristallise l’égrégore et l’autre, l’esprit féminin de la liberté qui, par sa présence, joue un rôle d’éveilleuse de conscience. Un troisième personnage, le « troubadour » vient, avec ses chansons, ponctuer, commenter, illustrer les diverses situations à l’œuvre sur la scène. Le groupe humain est figuré par 7 comédiennes et comédien, qui traversent les égrégores, et sont ballotés, au gré des situations qui leur sont proposées.

Chaque tableau donné à voir fait référence aux différentes formes d’assujettissement auxquelles nous sommes tous soumis : le travail, l’école, la religion, la guerre, les diverses causes et croyances qui nous animent,…
Il en résulte une vaste fresque, composée de tableaux en forme de métaphore. La mise en scène a consisté à structurer chaque tableau selon différentes strates de lecture : par la parole, la symbolique des images, l’esthétique et la puissance émotionnelle. Elle sollicite le spectateur, non pas tant par sa compréhension intellectuelle, que par sa perception globale, esthétique, sensible, émotionnelle, sensorielle des tableaux proposés.

La scénographie s’appuie sur l’utilisation d’accessoires qui ont une forte valeur symbolique. Ainsi les cubes représentent le potentiel enfermement de l’être humain dans ses propres conditionnements, dans sa servitude acceptée. Le rubalise, utilisé par la figure de la liberté, symbolise cette frontière ténue entre l’interdit et la possible réalisation du désir de liberté.


Hubert Barbier

Retours de spectateurs

J’écris ton nom. Magnifique lettre de Paul Eluard. Suivie de nombreux autres textes et chansons autour de la force de ce mot. Liberté.
Un spectacle multiforme. Théâtre, chorégraphie, musique et chansons, poésie. Une fresque artistique comme une dentelle sur le précieux, la fragilité et les limites de notre liberté. La respiration de cette œuvre prend la forme d’une femme, peut-être un ange. Ses déplacements, lents et muets, apportent un regard de paix. Elle tisse un lien imaginaire autour des humains. Offre un bouquet de silence dans ce monde de la parole. Dépose une rose devant un musicien.
Une fleur. Comme un fil fragile et ténu entre la nature à préserver et la liberté à défendre. Geste d’Amour.
Une œuvre originale et touchante par sa mise en scène et la grande qualité des artistes. Comme le mouvement de la mer sur le sable, ce spectacle nous fait vibrer sur les vagues d’émotion et les embruns de la réflexion.
A respirer pleinement et déguster librement.
G D

« j’ai beaucoup aimé ce spectacle sur la liberté. Je me suis laissée imprégner par la beauté et la pureté des images. Ce spectacle dépouillé, simple, loin d’être simpliste, qui ne cherche rien à dire, ni à prouver, m’a beaucoup touchée »
G.K.

« Créer une oeuvre sur le thème de la liberté est une véritable gageure. Ce défi a été relevé dans ce spectacle en faisant appel non pas à notre intellect, mais à nos sensations. Le titre de la pièce me semble très important : « condamnés à être libres ». En effet toute notre existence, sa grandeur et son pathétique, voire son tragique découlent de cet état de fait. Les différents tableaux traduisent le problème dans toute sa complexité. Ainsi les comédiens avec un cube posé sur leur tête s’enferment dans un aveuglement qu’ils s’imposent à eux même. La pancarte « l’enfer c’est les autres » nous amène à la question : est-ce que nous ne sommes pas nous même notre propre enfer ? Un tableau très fort évoque le décalogue et on voit la muse, avec son ruban, protéger les humains en les entourant…Enfin je ne peux passer sous silence la performance des comédiennes et comédiens, qui sont d’une parfaite justesse, sans qu’aucun ne cherche  à voler la vedette aux autres. Sur un plan personnel, cette pièce m’a saisi, car être condamné à être libre, c’est le combat de toute ma vie »
B.R.

J’ai  beaucoup aimé l’idée du scénario, les symboliques avec les caisses lourdes de leur charge, pour s’asseoir, se cacher la tête, se poser dessus, la conviction du dominateur, le personnage qui vient apaiser, belle présence, le brouhaha du peuple en contestation, le musicien et les chants, l’engagement des personnes. Je me suis reconnu dans tous les personnages. Je me suis retrouvé devant les pièges et la réalité de la société. Il y a toujours quelque part une personne qui veut prendre le pouvoir. Il y a toujours le peuple qui va contester, il y a toujours une issue venant de nulle part. Le message pour moi, est clair dans le sens du danger de se laisser dominer par des pensées et des phrases réducteurs. Les gens ne vont pas se laisser faire et l‘espoir a souvent une teinte spirituelle. J’ai retrouvé ces comportements propres à l’humain : possession, profit et domination. Apparemment très difficile de les transformer en détachement, échange et respect collégial.
E Q


Une analyse du spectacle
par Romain Couillet (professeur d’université)

L’enchaînement des tableaux, sans respiration, sans référentiel temporel, donne tout à la fois des frissons et le tournis. Frissons provoqués par le choix de l’expérience sensorielle où les coups de tambours violents de l’aliénation crèvent le silence du vide « libéré », où les scènes de joyeusetés lumineuses autour de la liberté mise en poèmes à l’eau de rose se voient brutalement projetées dans le décor rougeoyant d’une scène de guerre. Tournis assumé qui met en abyme la profondeur métaphysique du sujet traité.

Tour d’horizon.

La scène d’entrée présente la liberté incarnée statufiée, prise dans les chaînes de sa rue-balise. L’image est saisissante. La solitude de la liberté, abandonnée au milieu de la scène, enroulée de son « Scotch », renvoie à la muséification de la société moderne : la liberté est une pièce de musée.
Se défaisant de sa rue balise, qui lui colle aux basques, mais qui aussi l’amuse, la liberté s’invite alors dans le monde de la nouvelle condition humaine : à l’usine. Face à cette scène chaplinesque, qui intervient à peine après une minute de spectacle, on est surpris par la singularité apportée à la scène lorsque la liberté interrompt les gestuelles mécanisées rythmées par le son lourd et métronomique du tambour pour offrir ses mains : ouverture vers l’altérité qui n’a pour résultat que de transformer les travailleur·euses hagard·es, en d’inexpressives marionnettes inertes.
Est-il déjà trop tard pour ces êtres que la liberté n’atteint plus ?

À cette scène succède rétrospectivement, celle de l’école, c’est-à-dire d’une ère antérieure où les jeunes humain·es jouissaient encore du libre droit de ne rien y comprendre, de déceler l’ineptie des leçons servies à la cuiller, jouissaient en somme de la liberté de se soustraire aux injonctions sociales bientôt intériorisées comme des preuves de leur « vraie liberté » à ne pas être libres.
Cette scène de joyeux bordel est somptueuse : elle met l’aliénation, seule sur son estrade de domination, aux prises avec la complexité et la diversité de la liberté infantile qui, ici (comme rarement dans la vraie vie), prend le pas sur l’aliénation pour devenir… elle-même aliénante, imbue de son pouvoir. Les « fais pas si, fais pas ça » des injonctions du maître et de la société se retournent ainsi en autant d’armes projetées par les enfants à la figure du maître : le ton monte, le prédateur devient prédaté, les loups de la fable enseignée ont passé la barrière dressée par le chien de garde.

L’image révolutionnaire, qui provoque la jubilation complice du public, vire bien vite à l’angoisse de ce dépassement de l’ordre, non pas par un ordre plus grand, mais par le désordre. Tout cela renvoie à la dialectique de « l’éducation », entre nécessité d’informer le peuple à la complexité mondialisée et de s’insoumettre à l’école obligatoire, moyen de la mise au pas individualisée

Ce tumulte est interrompu par la liberté qui « affiche son nom ». Nom que le poème d’Éluard, lu à plusieurs voix, telle une valse, invite à « écrire », ou plus précisément à être bien incapable d’écrire, tant il s’agirait d’apposer ce nom partout (sur la lampe qui s’allume, sur la lampe qui s’éteint), c’est-à-dire nulle part.

Cette quête perdue de l’écriture de la liberté, de l’appréhension protéiforme de sa complexité, se trouve subitement interrompue par un « choc de simplification » dirait-on de nos jours : « l’enfer c’est les autres » vient ainsi proposer de son étendard l’homme au grand manteau noir qui invite sans conviction au ralliement. Le ralliement a lieu, le mensonge de la petite phrase scandée prend la forme d’une puissante vérité à laquelle adhèrent les individus esseulés alors réunis rituellement en communauté : la liberté ainsi promulguée unit, par négativité, par l’érection arbitraire de l’ennemi, de l’autre à qui on nie toute liberté.

Cet enfer que seraient les autres dépasse bien vite l’homme en noir qui revient sur scène confondu dans une performance « malgré lui » à la Devos où se mêlent frontières des nations, frontières des êtres, limites de la liberté des uns et seuil des libertés des autres.
Cette logorrhée aussi intellectualisante que confuse produit le repli des personnages sur scène que la liberté incarnée vient ceindre d’une rue-balise, cette fois-ci protectrice ? Le groupe ainsi reformé se retourne contre le penseur rationalisant, le torturant d’un arbitraire malveillant, s’inspirant ici de l’histoire vraie contée par un prisonnier des geôles de Ceausescu. Cet épisode se veut à l’évidence une fable de la dialectique de la Raison et de la Science qui, outil de fascination approprié par les « experts » mais outil incontrôlé, se retourne tôt ou tard contre lui-même dans un réflexe réactionnaire.

Et le cycle éternel d’une histoire qu’on dit désormais « linéaire » reprend sur scène : à la torture liberticide sous prétexte de sauver la liberté succède les douces fables d’individualités enferrées en quête de liberté, quoi qu’il en coûte. Ainsi de la chèvre de Monsieur Seguin qui bravera jusqu’à la mort pour profiter un temps des verts pâturages. Mais au premier relâchement de vigilance, lorsque le Yin supplante le Yang, la bascule inverse s’opère incarnée par l’irruption, comme « tombées du ciel » d’objets de fascination en multiples copies identiques. Sur scène, ce sont de vulgaires tuyaux de plastique rouge qui opèrent la métonymie, en lieu et place des cigarettes, des clubs de foot, des émissions télé, des smartphones ou on-ne-sait quel autre gadget du consumérisme en série… le chant singulier des tuyaux quand ils tournoient en l’air est celui des sirènes, l’envoûtement est immédiat : laissé sans mesure ni contrôle, il mène bien vite à la guerre.

La liberté vorace s’est auto-phagocytée, laissant place aux sombres poèmes de ces quêtes impossibles de bribes ultimes de liberté sous le vrombissement fatal des « abeilles de cuivre chaud ». L’enchaînement tumultueux de ces dernières scènes est particulièrement saisissant , il prend à la gorge, il révulse.

Au fond du désespoir, c’est la liberté incarnée qui installe, dans un paradoxe confondant, l’homme en noir sur le piédestal. Il se veut alors « ordinateur » allitérant des « Dieu a dit » auxquels personne ne croit, mais auxquels tout le monde adhère : « shhhh » répond ainsi la majorité aux plaintes des minorités. La religion reprend naissance dans les ruines : une « stratégie du choc » que l’on observe de nos jours lorsque les religions nommées tantôt « États », tantôt « technoscience », proclament leurs belles paroles : l’État a dit « je vous protège », la Science a dit « je décarbone ». Le parti pris ici est celui d’une protestation individuelle tue par convenance, c’est-à-dire par intériorisation de l’impossibilité de dire. Par honte ? Par devoir ? Quoiqu’il en soit la silenciation de ce que tout le monde pense opère par une complicité sociale des plus injonctives : la servitude volontaire de la Boétie a encore de beaux jours devant elle.

S’opère alors une bascule dans le spectacle : si jusque-là liberté et aliénation tiraient les ficelles, dans cette allégorie déterministe, quasi-mécaniste, de l’Histoire, la dernière partie met en lumière la ligne de démarcation où opère le conflit social entre quête d’émancipation et mise au pas.

C’est par la fable du chat et de l’agent, le dernier tentant d’opérer son autorité de contrôle sur la liberté du premier, que la liberté féline, facétieuse, se faufile entre les pattes pataudes de la coercition policière. La déclinaison d’identité, moyen fondamental de contrôle de l’individu par l’État, est ici raillée, contournée, dans une aspiration à la clandestinité (Manu Chao), dans une ode à l’évaporation de l’identité (appelez-moi nuage…). Face à cet excès libertaire, l’aliénation incarnée « remet dans les cases », enferme, avant qu’à son tour la liberté incarnée déjoue le jeu des cases et de l’enfermement. On se trouve alors libre, mais l’est-on vraiment ? « Pourquoi me faites-vous cela ? » gémit ainsi celui à qui une liberté trop belle est offerte : celle-ci n’existe à l’évidence pas.

L’ultime temps musical, « le pieu » de Marc Robine, devenu si populaire dans les événements militants de ce début du XXIe siècle, ponctue la scène dans un frisson revigorant, dans une soif de lutte. Alors que les personnages sont relié·es ensemble, bras dessus bras dessous (et non plus par l’entravante rue-balise), à tirer symboliquement de gauche et de droite ce pieu afin qu’un jour peut-être il ne cède, l’aliénation incarnée, tel un vautour planant au-dessus du groupe, les ramène au commencement de la pièce : « votre liberté, quand elle perd ses chaînes, devient elle-même les chaînes d’une liberté plus grande encore. » Accompagné·es par la liberté incarnée et sa chaîne de rue-balise, les personnages sortent de scène, au pas, comme iels y étaient rentré·es, image forte d’un éternel recommencement, d’autres libertés à saisir, d’autres chaînes à briser…
Le mythe de Sisyphe n’est pas bien loin…

Romain Couillet

Condamnés à être libres. Rouge banane théâtre. Photo Guy Dieppedalle 2026