Billet d’humeur. Elles sont belles nos comédiennes

Billet d’humeur de Bernard Lagarrigue, comédien et auteur de théâtre

Elles sont belles nos comédiennes ! 

Corinne.Porkolab.x300.Elles sont belles nos comédiennes ! Ça c’est sûr ! Vous les avez vues sur scènes ?  On ne voit qu’elles !
Elles n’héritent que d’un « petit » rôle, juste quelques apparitions, deux ou trois répliques et puis s’en vont ?

 

 Qu’importe, elles vont dévorer le texte, l’apprendre plus que par cœur, l’ingérer, l’intégrer, l’assimiler au fond d’elles mêmes et puis le modeler par petites touches comme elles seules savent le faire, l’approfondir et l’élever à la fois, le restituer dans l’esprit de l’auteur et plus encore, le magnifier. Alors, il n’y aura plus de « petits rôles ». Que des personnages, des vrais, qui respirent la vie la vraie, pas des personnages de papier glacé des magazines , trop lisses et trop froids, non, des femmes avec des sentiments, des forts, des femmes avec des tripes, celles qui ont fait et feront les révolutions, qui ont pris la bastille au XVIII ème et la prendront encore au XXI ème siècle s’il le faut, des femmes qui aiment, qui luttent et qui pleurent, qui souffrent et qui donnent la vie et qui la font si douce quand on leur en laisse enfin la possibilité.

 

Assez de drames, une comédie ? Pas de problèmes elles seront là, encore et toujours. Elles sècheront leurs larmes et les nôtres et monteront cette fois sur les planches  toute espièglerie au bord des lèvres. La tonicité de leurs entrées-sorties donnera le vrai tempo à la pièce, elles virevolteront, sautilleront, entrecouperont leurs répliques de rires malicieux sur leur dents blanches, mettront le public dans leur poche par quelques clins d’œil entendus  ou d’exotiques accents mais, attentives, elles résisteront aux fous rires de la salle en restant bien à l’intérieur de leur personnage.

 

LilianeMerle2013.2.x300.La pièce est un grand délire ? Pas de problème, elles n’hésiteront pas à se déguiser, s’enlaidir, se grossir outrageusement, s’affubler de lunettes triples foyers ou d’improbables haillons, se maquiller en gothique ou coiffer des perruques à la Lady Gaga. Une fois de plus, elles seront là, et bien là même, à fond toute la pièce durant, prêtes à d’invraisemblables élucubrations verbales et toutes aussi capables de fureur corporelle.

 

Soudain un passage sensuel ? Leur prochaine entrée le sera ! D’une démarche lente  leurs hauts talons feront onduler leurs corps de femme dans de magnifiques robes longues qu’elles avaient repérées il y a longtemps déjà,  «  tu sais dans le petit magasin qui fait l’angle,  juste derrière la mairie », mais qu’elles n’avaient jamais osé acheter pour leur vie à elles, celle de tous les jours, celle où elles ont un rôle de mère à tenir, celle où, enseignante ou médecin, elles donnent le change, où elles ne peuvent pas se permettre de, mais putain, qu’est ce qu’elles en ont envie !

 

Florence CélérierAlors, chargées de tous ces rôles, tous les jours, toute l’année, elles arrivent, à notre grand bonheur à nous les comédiens, dans les coulisses et là elles se déshabillent. De leurs vêtements ? Oui, un peu bien sûr, c’est vrai qu’elles sont jolies en sous-vêtements, mais surtout de tous les poids qui pèsent sur leurs épaules. En même temps que leurs sacs de costumes, elles posent leurs gosses, leurs maris, leurs amants, leur boulot, leur compte bancaire, leur belle mère, les courses à faire et les agendas qui s’allongent sur la porte du frigo.

 

Puis elles se tournent vers la glace éclairée, s’échangent le maquillage manquant parce que bien sûr elles sont parties trop vite et bien sûr elles ont oublié des trucs, soulignent leurs yeux de noir, mettent des couches de fond de teint, pour la lumière qu’il leur a dit le régisseur et elles lui ont répondu oui en rigolant parce que pour elles la fonction première c’est de cacher la fatigue !

 

Mais c’est bientôt l’heure. Alors elles se lèvent d’un coup, se tiennent toutes la main, ferment les yeux et se concentrent en chauffant la voix. Quelques brèves minutes, et leurs yeux s’ouvrent à nouveau. Mais ce ne sont plus les mêmes, ceux là brillent d’une lumière longtemps oubliée, ils pétillent ou sont très profonds, amoureux ou assassins mais dégagent soudain une incroyable force.

 

Mireille.Roux-Faure.x300.En quelques minutes à peine, elles se sont complètement transformées, sans effets spéciaux, sans trucages, juste avec une envie immense, une envie de partager, de donner au public, une envie d’oublier tout le reste aussi, une envie qui les rends si belles et si fragiles à la fois. Et puis elles montent sur scène, s’arrêtent dans le halo du projecteur juste au dessus, se campent sur leurs talons hauts et d’un infime mouvement de tête font glisser tout en douceur leur chevelure sur leurs épaules nues.

 

Et nous, leurs chanceux partenaires, on voit bien depuis la coulisse qu’elles sont belles nos comédiennes. Belles parce qu’elles osent, belles parce qu’elles se lâchent, belles parce qu’elles parlent forts et rient tout autant. Belles parce qu’elles oublient qu’elles sont trop petites ou trop grandes ou avec trop de formes ou pas assez. Belles parce que les sacro-saints critères actuels de beauté sont oubliés, gommés, enterrés et qu’elles offrent au public  toute la palette de leur talent, toute leur générosité, toute leur envie.

 

 

Elles sont belles nos comédiennes, le public maintenant le découvre dans la salle et son murmure approbateur vient nous le souffler jusque dans notre coulisse et nous on en oublie presque nos entrées. C’est vrai qu’elles sont belles mais nous on le savait déjà !

 

Bernard Lagarrigue, comédien et auteur

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