Avignon… Un billet d’humeur lancé par Bernard Lagarrigue

 Bambouseraie_4Dans nos têtes il y a des trucs bizarres quand même, non ? Des choix, des décisions qui échappent au raisonnement, à la logique. Pendant des mois on clame des idées, on les défend bec et ongle, on trouve un argumentaire long comme la liste des hommes politiques qui n’ont pas tenu leurs promesses pour expliquer sa position et puis finalement, sans prévenir, au dernier moment, on change tout.
Regardez le festival d’Avignon par exemple. Depuis l’automne au moins, on confesse que bon d’accord, on y a encore été cette année, mais promis juré, cette fois c’était bien la dernière. Il fait trop chaud, il y a trop de monde, trop de spectacles. L’hébergement coûte un œil, la restauration profite sans vergogne de la situation et puis c’est pas pour dire mais la qualité des pièces est quand même en nette baisse. En plus il y a trop de danseurs, trop de One man show et c’était bien mieux avant. Plus pur, plus dans l’esprit de Vilar.
Et le printemps arrive enfin après tant de grisaille et les projets pour l’été fleurissent à nouveau dans les esprits qui s’éveillent.
Tu y vas à Avignon cette année ? Oh, je ne sais pas, je n’ai pas encore décidé, on verra.
Et début juillet, comme à chaque fois, c’est le branle-bas de combat. Bon, c’est qui, qui y va le premier ? Parce qu’il ne faudra pas oublier de nous envoyer tes impressions, tes coups de cœur, histoire qu’on ne rate pas les pièces immanquables.

Fruits-Crete-2014Et on y retourne bien sûr et en plus on est comme des petits fous, excités comme des gosses devant l’entrée d’un cirque. Ils savent qu’ils vont avoir peur, qu’ils vont rire, qu’ils vont être épatés, transportés dans un autre monde alors ils trépignent devant la grille, impatients d’entrer enfin sous le grand chapiteau.
Nous, c’est pareil, pire même car on est sensés avoir plus de recul, plus d’analyse sur le monde qui nous entoure que ces gamins.
D’abord on court prendre les cartes du off et le programme qu’on n’a pas réussi, encore une fois, à obtenir à l’avance. Format numérique on l’a eu, ça d’accord, mais c’est quand même cent fois moins pratique que le papier.
Cocktail_2Première terrasse, on se pose. Des demis bien frais pour tout le monde et c’est parti pour d’âpres négociations dans la composition du programme. Vas y, réserve pour cette pièce je la sens bien. Quoi ? C’est complet jusqu’à mardi ? Tu vois, je le savais que ça serait bien, j’ai lu un super article cette semaine dans la presse. Ah dommage ! Y’a pas à dire le bouche à oreille ça marche ici, trop vite même parfois.
Bon, tant pis, on essaie autre chose et au bout du compte on arrive toujours à voir des pièces sublimes, des spectacles magnifiques. Dans de beaux théâtres, dans des garages, dans des caves et même dans la rue. Qu’’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.
On se rate aussi parfois, parce qu’on a un créneau de libre mais que sur ce créneau justement y’a pas grand-chose. Alors tant pis, on essaie, on prend le risque. Et si c’était vraiment pas terrible, ben , on en rira plus tard, à la première répet, à la fin de l’été, quand tout le monde racontera « son » festival.
Mais les « ratés », on ne s’attardera dessus que quelques secondes. L’essentiel de notre temps on le passera à raconter nos coups de cœur, les comédiens sublimes que l’on a vu, les mises en scène inventives, les musiques qui apportent un vrai plus, les costumes, les décors….Tout quoi ! Et puis les textes aussi, parce que sans texte…..

Pris dans l’ambiance on aura aussi constaté que les danseurs, c’est finalement pas mal et que pour « passer » une histoire aux spectateurs, il n’y a pas que nous les théâtreux. Et les artistes de rue ! Quel talent pour attirer le public et surtout le captiver. On est loin là, du confort de nos petites salles avec nos spectateurs « captifs », qui n’osent pas partir avant la fin. Là, dans la rue, c’est avec les tripes que tu retiens les spectateurs et avec du talent sinon, ils ne font que passer. Alors chapeau les artistes et les chapeaux, cette année, j’ai constaté qu’ils se garnissaient bien. Tant mieux ! En ces temps de crise, redeviendrait-on solidaire ?
Il a fait très chaud cette année et du coup c’était un super motif pour entamer les discussions. Mais juste quelques secondes car après bien sûr on causait théâtre ! Et c’est fou ce que l’on rencontre comme gens différents : de jeunes adultes dont c’est le premier festival, un vieux couple de parisiens branchés qui s’est fait 3 « in » dans le week-end, 4 copines cinquantenaires qui viennent « pour se marrer », des familles « bobo » dans lesquelles les ados causent déjà de Brecht, des étudiantes qui ont traversé la France en covoiturage et qui possèdent déjà une énorme culture théâtrale…etc….

Bref, un large échantillon de notre population. Et des copains théâtreux aussi, croisés par hasard dans une file d’attente ou sur une terrasse ombragée. ça va ? Tu vas voir quoi ? T’as vu quoi de bien ? Et à la rentrée vous montez quoi ?
Voilà, c’est tout ça Avignon et cent mille choses encore. Des pièces, des sketchs, des chansons, des danses, des applaudissements, des larmes, des rires, des coups de gueule, des interrogations, de la vie, du moins sa face blanche.
Au bout de 3 jours on rentrera, harassés mais heureux. 3 jours hors du temps, hors du monde, sans bouffe à faire, sans info.
Et puis on tournera à nouveau le bouton du poste et la radio nous déversa sa litanie de mauvaises nouvelles, la face noire des hommes, oubliée pendant 3 jours.
Finalement, qu’est-ce qu’on était bien à Avignon !
- Dis papa, on retourne à Avignon l’année prochaine.
- J’sais pas, faut voir.
- Papa, t’as pas compris, c’était pas une question, c’était une affirmation !
- Ah ok ! Bon, ben, si vous m’obligez…

Bernard Lagarrigue
Comédien et écrivain

 Juin 2013

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